Publié en juin 2008 par Stéphanie Lécole
Jan Pietruszka @iStockPhoto
La conférence des Nations unies sur la biodiversité, qui s’est achevée le 30 mai à Bonn (Allemagne), a réaffirmé l’urgence de reconnaître la préservation de la biodiversité comme une nécessité planétaire. Pendant deux semaines, plus de 5 000 experts de 191 pays ont dressé un bilan sombre d’une situation qualifiée par certains de « crise silencieuse ».
Si le changement climatique est aujourd’hui devenu une préoccupation majeure à l’échelle internationale, l’importance de la préservation de la diversité biologique est quant à elle largement sous-estimée. Pourtant, comme l’a rappelé le commissaire européen à l’environnement, Stavros Dimas, l’enjeu n’est pas seulement de « sauver les pandas et les tigres » mais de ne pas épuiser « un capital naturel » indispensable à la survie de l’Homme.
Plus de 25 % de la faune mondiale a disparu en 35 ans
Des responsables parfois inattendus
La perte de la biodiversité compromet la santé des hommes
Une perte qui a un coût
En guise de conclusion…
Une étude publiée par la Société zoologique de Londres, en collaboration avec le Fonds mondial pour la nature (WWF), révèle que plus du quart de la faune mondiale a disparu depuis les années 70.
L’observation de l’évolution de quelques 1 400 espèces de poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux ou mammifères a permis de conclure à un déclin de 27 % de la faune entre 1970 et 2005. La faune terrestre a reculé de 25 % ; la population animale en eau de mer a chuté de 28 % et celle en eau douce de 29 %.
D’après le rapport, un des « grands épisodes d’extinction » de l’histoire est en cours et l’être humain a bien sûr une importante part de responsabilité. Il contribuerait, par la pollution, l’agriculture, l’expansion urbaine, le recours excessif à la pêche et la chasse, à la disparition d’environ 1 % des espèces animales chaque année.
« Une espèce sur deux est amenée à disparaître d’ici 50 ans. L’homme est le principal responsable de cette situation. La destruction des habitats, la surexploitation des espèces, l’introduction d’espèces exotiques et les changements climatiques sont autant de grandes menaces qui pèsent sur la biodiversité » explique Stéphane Ringuet, expert au WWF France.
Des responsables parfois inattendus
© Photo libre Une équipe de chercheurs de l’université polytechnique d’Ancône (Italie) s’est penchée sur les menaces qui touchent les coraux [1]. Animaux microscopiques, les coraux doivent leurs couleurs chatoyantes mais aussi leur survie à des algues symbiotiques qu’ils rejettent s’ils sont stressés. Alors privés de protection anti-UV et de leur principale source de nourriture, les coraux blanchissent et finissent par mourir.
Roberto Danovaro et son équipe viennent de découvrir un facteur susceptible d’expliquer ce phénomène : la diffusion de résidus de crème solaire dans l’eau. Ils ont testé l’impact de différents types de crèmes solaires sur trois espèces de coraux au Mexique, en Indonésie, en Thaïlande et en Égypte. Leurs analyses ont démontré qu’une exposition même infime des coraux à ces crèmes conduit à leur blanchiment en quelques heures.
L’étude précise que « même en faible quantité, l’écran solaire a provoqué l’apparition dans les 18 à 48 heures de mucus composés d’algues et de particules de coraux ; en 96 heures, le blanchiment était complet ».
Alors qu’ils constituent les écosystèmes les plus productifs au monde, les récifs coralliens sont aujourd’hui en réel danger. 10 % d’entre eux sont déjà morts ; 30 % sont condamnés et 60 % menacés de disparaître dans les années à venir. Peut-être est-il encore possible d’agir alors, cet été, pensez à vous protéger avec un tee-shirt plutôt qu’avec une crème !
« La réduction de la biodiversité signifie que des millions de personnes font face à un avenir où les réserves en nourriture seront plus vulnérables aux insectes et maladies, et où l’eau sera disponible en quantité faible et irrégulière », a déploré James Leape, le directeur général du WWF. « Personne ne peut échapper à l’impact de la réduction de la biodiversité sur nos vies parce que cela se traduit très clairement par moins de nouveaux médicaments, une plus grande vulnérabilité aux désastres naturels et des effets accrus sur le réchauffement climatique », a-t-il ajouté.
Un récent rapport intitulé « Sustaining life » [2] a déjà identifié d’importantes pertes pour la médecine dues au déclin et à l’extinction des biens naturels. Une nouvelle génération d’antibiotiques, de nouveaux traitements contre les pertes osseuses ou les problèmes de reins, des médicaments anticancéreux… tout cela pourrait bien être perdu si le monde ne réussit pas à inverser la tendance rapide à la perte de la biodiversité.
A titre d’exemple, les auteurs du rapport expliquent comment un traitement prometteur contre l’ulcère gastroduodénal a été perdu avec la disparition des grenouilles à incubation gastrique (Rheobatrachus), découvertes dans la forêt vierge, en Australie, dans les années 1980. Ces grenouilles tout à fait particulières faisaient incuber leurs oeufs dans leur propre estomac, ce qui, chez toute autre espèce animale, auraient conduit les Å“ufs à être digérés par les enzymes et les acides. Des études préliminaires ont démontré que les bébés grenouilles produisaient une substance, ou peut-être plusieurs, qui inhibaient la sécrétion d’acides et d’enzymes et empêchaient ainsi la mère de vider son estomac dans les intestins pendant que les jeunes se développaient. Malheureusement, comme l’expliquent Eric Chivian et Aaron Berstein, les principaux auteurs du livre, qui travaillent au Centre de santé et de l’environnement mondial de l’Université de médecine de Harvard, « ces études n’ont pas pu être poursuivies parce que les deux espèces de Rheobatrachus ont disparu, emportant pour toujours avec elles leurs importants secrets, si utiles pour la médecine ».
Au-delà du cas des Rheobatrachus, les chercheurs ont recensé sept groupes d’organismes menacés qui présentent un grand intérêt pour la médecine. Il s’agit des amphibiens, ours, conidaes (des mollusques carnivores), requins, primates, gymnospermes (des plantes conifères) et limules (sorte de fossiles vivants) qui mettent en évidence ce que coûtera l’extinction des espèces à la santé humaine [3].
© Julien Bastide
Chaque année, la disparition d’espèces animales et végétales coûterait 6 % du Produit National Brut (PNB) mondial, soit 2 000 milliards d’euros, selon une étude intitulée « The economics of ecosystems and biodiversity ».
L’étude, initiée par l’Union européenne et le ministre allemand de l’Environnement, de la Protection de la nature et de la Sécurité nucléaire, Sigmar Gabriel, constitue une des premières évaluations majeures de l’impact économique de la perte de la biodiversité dans le monde. Une valeur monétaire y est attribuée à des facteurs environnementaux tels que l’eau, la protection contre les inondations, les médecines naturelles et les puits de carbone que sont les forêts.
Selon Pavan Sukhdev, dirigeant de l’étude et un des hauts responsable de la Deutsche Bank en Inde, chaque année, la défragmentation des écosystèmes forestiers et la perte des services qu’ils nous rendent, les disparition d’espèces animales et végétales coûteraient 6 % du Produit National Brut (PNB) mondial, soit 2 000 milliards d’euros. Mais là encore, les inégalités Nord-Sud sont criantes puisque, comme le précise Pavan Sukhdev, ce sont « les pauvres du monde (qui) portent la charge la plus lourde ». Dans les pays pauvres, la perte de biodiversité représenterait, chaque année, la moitié de leurs richesses économiques.
D’après le rapport, si nous n’agissons adéquatement, le déclin actuel de la biodiversité et les pertes subséquentes des services rendus par les écosystèmes vont se poursuivre, voire s’accélérer. Avec un scénario basé sur le modèle économique actuel, la projection à l’horizon 2050 a de quoi inquiéter :
Bien sûr, l’importance des espaces naturels et de la biodiversité ne peut uniquement se mesurer de manière comptable, cependant ces études ont le mérite de nous confronter à l’urgence d’agir pour préserver ce qui reste de richesses végétales et animales.
[1] « Sunscreens cause coral bleaching by promoting viral infections » par Roberto Danovaro, Lucia Bongiorni, Cinzia Corinaldesi, Donato Giovannelli, Elisabetta Damiani, Paola Astolfi, Lucedio Greci, Antonio Pusceddu dans Environmental Health Perspectives, volume 116, n° 4 d’avril 2008
[2] Fruit du travail de plus de 100 experts, le rapport « Sustaining life », publié par l’Université d’ Oxford, a été financé par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), le Secrétariat de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB), le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN).
[3] Source : Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE)
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